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Extrait de «La Vie Très Ordinaire de Rachel DuPree »I - Les Badlands Je revois notre Liz, assise sur une planche, se balançant au-dessus du puits. Elle s'accrochait à la corde qui pendait de la poulie, ses pieds nus pressés si fort l'un contre l'autre que ses chevilles étaient presque blanches. Elle avait six ans. Elle portait un vieux pantalon de son frère. Quand je le lui avais donné, un peu plus tôt, elle m'avait demandé si porter un pantalon ferait d'elle un garçon. Je lui avais répondu qu'on verrait bien et elle avait gloussé. La planche sur laquelle ma fille était assise oscillait dans le vent qui soufflait une poussière corrosive. Elle avait le nez et la bouche couverts de son bandana. La corde passée autour de sa taille était attachée à celle qui entourait la planche. Isaac, mon mari, appelait ça un harnais. Il disait que ça l'empêcherait de tomber. — On est là, l'ai-je rassurée. Papa te tient. Liz a levé vers moi son visage couleur cannelle figé par la peur. Une rafale de vent l'a fait frissonner et plisser des yeux. Isaac et Mary, notre aînée, tenaient la manivelle du puits, côte à côte. Les pieds bien ancrés dans le sol, ils l'ont relevée. La corde s'est allongée d'un coup. Liz est descendue d'une vingtaine de centimètres. Elle a hoqueté et poussé un cri perçant. Sentant mes genoux se dérober, je me suis appuyée contre le puits. — Tu es notre courageuse petite fille, ai-je lancé, alors qu'elle s'enfonçait les yeux fermés dans l'obscurité. Un rayon de soleil a éclairé le sommet de son crâne. Ses nattes brunes attachées avec des bouts de chiffon ont pris une coloration rouille. Ses épaules frissonnaient. Elle a émis une sorte de gargouillement et elle a disparu dans le noir. Je n'étais pas de celles qui se tournent vers Jésus pour lui réclamer des faveurs. Mais, ce jour-là, je l'ai fait. Jésus miséricordieux. Doux Jésus miséricordieux. Accompagne mon enfant dans ce puits. Isaac et Mary tenaient toujours la manivelle. Ils la tournaient, puis l'immobilisaient, bandant leurs muscles qui tremblaient sous l'effort. John, notre fils de dix ans, faisait ce que je n'arrivais pas à me résoudre de faire. Penché sur l'ouverture, il regardait Liz. Au-dessus de lui, un seau pendait à une deuxième poulie, fabriquée et installée par Isaac le matin même. J'ai toussé et craché un peu de poussière, resserré le nœud du foulard qui couvrait mes cheveux et relevé mon bandana sur mon nez. Je l'avais abaissé, afin que Liz pût voir mon visage. Je ne voulais pas qu'elle pense que sa maman se cachait derrière un vieux bout de tissu. Tiens sa main, doux Jésus. Serre-la fort. Hier, il ne s'était écoulé que de l'air de la pompe à eau, près de la maison. Plus tard, Isaac était descendu à la grange pour tirer de l'eau du puits. Le seau était remonté vide, mais mouillé au-dessous. Quand je l'avais vu attacher une planche à la corde, mon sang s'était glacé. — Pas ça, non, l'avais-je prié. — Il le faut. — Mais la White River coule toujours. Tu ne pourrais pas... — Ce n'est plus qu'un filet d'eau. Je l'avais dévisagé. — Liz..., a-t-il commencé. — Seigneur. — Elle y arrivera. — Et si tu la lâches ? — Je ne la lâcherai pas. — Ne fais pas ça. Sa mâchoire s'était durcie. — Il le faut. — Non... Mais je n'avais aucune alternative à proposer, et Isaac le savait. — Doucement, a dit Isaac à Mary. Ils ont continué à dérouler la corde, et Liz a atteint le fond. Mary a lâché la manivelle et s'est secoué les mains et les épaules. Puis elle s'est essuyé les paumes sur sa jupe. Elle était grande pour une fille de douze ans. Elle tenait ça d'Isaac ; mais elle avait la peau foncée, comme moi. Quand son père lui avait annoncé qu'il ne pourrait pas actionner la manivelle sans son aide, elle s'était redressée et avait relevé le menton. Isaac faisait cet effet-là aux gens. Il arrivait à les rendre fiers d'avoir été choisis pour accomplir la pire des besognes. J'ai eu le temps d'essayer de comprendre d'où lui venait ce pouvoir, ces quatorze dernières années. Et voilà ce que je pense : c'est parce qu'il vous regarde avec des yeux remplis d'admiration pour votre endurance, et qu'il n'y a rien de meilleur qu'être admiré. Et il y a une autre raison :lui-même ne fuit jamais la moindre corvée. Quand une chose doit être faite, il la fait. Je le sais mieux que quiconque. — Envoie le seau, a-t-il ordonné à John. Lentement. Préviens ta sœur qu'il descend. John a obéi. Pinçant ses lèvres gercées, il a actionné la manivelle de fortune. Le vent a secoué le seau qui est descendu en dessinant une spirale. La tasse en métal qu'il contenait rebondissait contre ses parois. La corde qui retenait Liz était tendue au maximum. Elle bougeait légèrement. Isaac avait toujours la manivelle dans les mains, bien que ce ne fût apparemment pas nécessaire. Au loin, vers le pâturage nord, un démon de poussière tourbillonnait et bondissait, cueillant des buissons vagabonds. Amassées près de la barrière barbelée, les vaches attendaient que la tornade s'éloigne, oreilles baissées. J'observais tout cela, mais c'était notre Liz, plongée dans les ténèbres, remplissant le seau, tasse après tasse, que je voyais. L'Éternel est mon berger, rien ne saurait me manquer. C'était faux. C'était mon avidité, ma fierté, mon envie d'une maison en rondins de bois qui nous avaient conduits à cette situation. Et la terre. La terre aussi avait joué son rôle. Elle était tout pour Isaac. Et j'aurais fait n'importe quoi pour lui. N'importe quoi. Sur des prés d'herbe fraîche, Il me fait reposer. Le démon de poussière s'est gonflé comme un drap sur une corde à linge, s'est ramassé et s'est élancé vers la maison. Il a frappé la véranda non couverte de plein fouet avant de retomber, broyant les buissons roulants contre les fenêtres et la porte. Il me mène vers les eaux tranquilles et me fait revivre. Des larmes me brûlaient les yeux. Les Badlands usaient tout, même les enfants. Je l'avais eue, ma maison en rondins. Mais il ne s'était pas écoulé deux ans qu'elle était déjà usée jusqu'à la corde. Des mauvaises herbes poussaient entre les plaques en tôle disjointes du toit, où la terre s'était infiltrée. La poussière se glissait à l'intérieur par les interstices autour des fenêtres et de la porte ; je pouvais balayer tout mon soûl, je n'arrivais jamais à m'en débarrasser totalement. Et maintenant, avec ces buissons déchiquetés un peu partout, elle avait l'air d'une maison abandonnée. Il me conduit par le juste chemin, pour l'honneur de Son nom. De la sueur coulait des cheveux d'Isaac, même si ses mains reposaient mollement sur la manivelle. De petites taches rondes assombrissaient le devant de sa chemise. Il faisait si chaud que je sentais la terre se craqueler sous mes pieds. Ma bouche était aussi pâteuse que si j'avais mangé de la terre. Le peuplier de Virginie qui dominait le ruisseau asséché agitait ses branches déjà presque dénudées. J'ai posé la main sur ma nuque, imaginant la douleur qui devait tirailler les bras et les épaules de Liz alors qu'elle recueillait l'eau. Seigneur Jésus, prends pitié. Seigneur Jésus, prends pitié. Un nuage bas, plat en bas et arrondi en haut, s'est glissé sous le soleil. Son ombre s'est étirée sur le sol, obscurcissant la maison, la grange et le puits. La fraîcheur soudaine qu'il procurait a encore accéléré les battements de mon cœur. Il n'avait pas plu depuis deux mois ; il était plus que temps. J'ai retenu mon souffle, consciente pourtant qu'il était idiot d'espérer tant d'un simple nuage. Il est passé, nous exposant à nouveau au regard furieux du soleil. — Papa, a appelé une voix minuscule. — Remonte le seau, a lancé Isaac à John. Aide-le, Mary. Sans à-coups. Le seau a réapparu.Tentant de contrôler le tremblement de mes mains, j'ai défait le nœud et accroché la corde au deuxième seau. John l'a envoyé à sa sœur. J'ai laissé Rounder, notre chien de berger, laper une gorgée du seau avant de le chasser. — Et moi ? a demandé John. Je peux en avoir un peu ? — Non, a tranché Isaac. Pas maintenant. Si je traverse les ravins de la mort,je... Je me suis détournée du puits et j'ai levé les yeux vers notre maison. Ce fut lors de l'hiver 1915 qu'Isaac a décidé qu'il était temps de bâtir notre maison en rondins. Douze années durant, j'avais entretenu les quatre pièces de la cabane semi-enterrée, où, avant même qu'elle ne soit achevée, j'avais mis au monde sept enfants – dont deux, Isaac II et le petit Henry, reposaient au cimetière. Ses murs étaient en torchis, son sol en terre battue et son toit s'affaissait. L'été, de mauvaises herbes poussaient sur les murs ; je devais brûler les pousses avec une allumette pour empêcher la prairie d'envahir notre demeure. La plupart des habitants des Badlands qui tenaient plus de trois ans construisaient eux-mêmes leurs maisons en rondins. Elles n'avaient rien de luxueux. La plupart d'entre elles étaient basses de plafond et à peine plus vastes que des cabanes. Mais Isaac avait repoussé le moment pendant douze ans, pour ne pas dilapider notre argent en achetant du bois. J'imaginais que ça nourrissait les bavardages des gens du coin. Mais ils auraient jasé de toute façon. Nous étions les seuls nègres des environs. Je ne crains aucun mal, car Tu es avec moi. Le deuxième seau a été remonté et John a envoyé le troisième. Ce matin-là, il nous avait suppliés de le laisser descendre dans le puits. C'était lui le garçon, avait-il dit à son père. Isaac avait répondu : «Non.Tu es trop lourd, fils. Je ne pourrai pas te tenir. Et la corde risque de casser.» Mary est apparue à côté de moi. Elle m'a pris la main. Ton bâton me guide et me rassure. Ça nous avait pris le printemps, l'été, l'automne et une partie de l'hiver, pour construire notre maison, à Isaac et moi. Et nous l'avions fait tout en nous occupant de la récolte de blé, du jardin potager et du bétail. Quand ils avaient du temps, nos voisins Al McKee et Ned Walker passaient nous donner un coup de main. Emma était née en juillet. Un accouchement aisé comparé à certains des précédents. Quatre jours plus tard, je retournais travailler avec Isaac. Je tenais les rondins pendant qu'il les sciait et bâtissait notre foyer à coups de marteau. Mary et John lui tendaient les clous et nous passaient nos outils. Nous attachions Liz et Alise au peuplier, pour éviter qu'elles ne vagabondent et ne se blessent malencontreusement. Quand Emma pleurait un peu trop longtemps, je m'asseyais sous le peuplier et je lui donnais le sein. Je regardais Isaac travailler et notre maison continuer à s'élever, petit à petit, à un endroit où, il n'y avait pas si longtemps, la prairie ondulait à perte de vue. Le quatrième seau a été remonté, le cinquième a été descendu. Un vent terreux faisait claquer nos vêtements. J'ai pressé mon bandana contre ma bouche. La poussière me piquait les yeux, mais c'était une douleur insignifiante. Je méritais bien pire. — L'air, ai-je dit à Isaac. Il y en a assez au fond ? — Elle va bien. L'odeur devait être insupportable, en bas. Tout ce qui était profondément enfoncé dans la terre sentait mauvais. Tu prépares la table pour moi, devant mes ennemis. Quand nous construisions notre maison, je ne trouvais rien de meilleur que l'odeur des rondins fraîchement coupés. Isaac était allé jusqu'aux Black Hills pour trouver du bois de construction à un prix plus intéressant qu'à Rapid City. Je n'avais jamais rien respiré de meilleur que cette odeur-là. La cabane de Louisiane où j'avais passé ma petite enfance, et où mon père était né esclave, avait perdu son odeur depuis bien longtemps. Et quand nous avions emménagé à Chicago, je n'avais plus respiré que la pestilence des abattoirs. Notre bois des Black Hills, lui, était gorgé d'une fraîcheur qui vous rappelait les bienfaits de la terre. J'aimais poser mon nez sur les tronçons et me remplir les poumons de ce parfum. Tu répands le parfum sur ma tête. Le cinquième seau a été remonté. Pas même à moitié plein. — Ça suffit. Je t'en prie, arrête, Isaac. — D'accord. Les pieds bien ancrés au sol, Mary et lui se sont remis à tourner la manivelle, la maintenant de toutes leurs forces chaque fois qu'elle redescendait. Les orteils de Mary s'enfonçaient dans la terre. Le visage d'Isaac luisait de sueur. Doux Jésus, doux Jésus, doux Jésus. Le sommet du crâne de Liz est apparu, puis son visage – plus terreux que jamais –, et enfin, le reste de son corps. Elle avait un gros accroc à la manche gauche et de l'eau gouttait du bas de son pantalon. Ses doigts étaient égratignés et elle saignait d'un orteil. Elle plissait les yeux, éblouie par le soleil. Des larmes ruisselaient sur ses joues. — Maman... John et moi avons tendu les bras, stabilisé la planche malmenée par le vent, et attiré Liz à nous. Ma coupe est débordante. |
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© 2008 Ann Weisgarber. Tous droits réservés. | site par SmartAuthorSites.com | Traduction du site par Brigitte Benbrahim |
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