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La Rachel DuPree Française

Trois mois avant la sortie de L'histoire très ordinaire de Rachel DuPree en Angleterre, j'ai appris que les Editions Belfond en avait acheté les droits à Pan Macmillan. Le livre allait être publié en France. J'étais ravie.

D'un autre côté, je ne savais pas à quoi m'attendre. Durant l'année conduisant à sa publication au Royaume-Uni, j'avais collaboré avec mon éditeur et mon réviseur pour peaufiner le manuscrit. J'avais participé aux décisions concernant le titre et l'illustration de couverture. Mais mes rapports avec Belfond étaient bien différents. La plupart des communications avaient lieu entre les deux maisons d'édition, Belfond et Pan Macmillan. Et puis il y avait un autre petit détail. Je ne parlais pas un mot de français.

Heureusement, il y avait des personnes bilingues.

Processus de traduction

Aline Azoulay était l'une de ces personnes bilingues. C'est elle qui était chargée de traduire mon roman en français. Elle m'a contactée tout au début du processus de traduction en m'envoyant un mail pour se présenter. Professionnelle chevronnée, Aline avait traduit, entre beaucoup d'autres, les romans d'André Dubus et de Ian Rankin. Important aussi: Aline avait passé quelque temps dans l'Ouest américain et elle avait une bonne notion du terrain et des habitants de cette région.

J'étais soulagée. Mon livre était entre de bonnes mains.

Aline m'a encore contactée plusieurs fois. Un jour, par mail, elle m'a demandé de décrire un sog dugout, le premier logis de Rachel et d'Isaac aux Badlands. Je lui en ai envoyé une brève description, ainsi que des photos. Elle m'a remerciée, puis elle a poursuivi la traduction.

Quelques mois avant la parution de l'édition française, j'ai décidé de faire aussi traduire mon site internet afin d'atteindre les lecteurs français. J'ai engagé Brigitte Benbrahim, qui, née et élevée à Paris, en France, vit maintenant à Houston. Elle s'est mise au travail sur le champ, et c'est là que j'ai réalisé à quel point il était difficile de traduire de la fiction. Il ne s'agissait pas d'un procédé de traduction mot-à-mot. Au contraire, cela demandait finesse et créativité de la part de la traductrice.

Brigitte m'a expliqué que certaines expressions dans L'histoire très ordinaire de Rachel DuPree n'étaient pas facile à traduire. Le terme sog dugout, sur lequel Aline m'avait demandé des explications, en était un exemple parmi beaucoup d'autres. Homesteading et la notion d'un gouvernement cédant de grandes surfaces de terre pour une somme symbolique était un concept inconnu pour beaucoup de lecteurs Français. L'expression cow chip, la bouse de vache séchée que Rachel utilisait comme combustible, prêtait à confusion. Brigitte pensait que Buffalo Soldier était aussi un terme qui risquait de laisser le lecteur Français perplexe. Le nom d'un personnage Indien, Mrs. Fills the Pipe présentait un dilemme. Fallait-il traduire son nom ou le laisser dans la langue originale? Même l'orthographe de DuPree était sujette à discussion. Brigitte m'a expliqué que le lecteur Français s'attendrait à un accent, et que son absence ferait croire à une coquille. Et pourtant, en tant qu'Américains, Rachel et Isaac n'auraient jamais pu imaginer que leur nom porte un accent.

Brigitte m'a dit qu'il y avait d'autres difficultés. Au chapitre 4, une employée de maison s'exprime de façon grammaticalement incorrecte. Rachel lit un poème de Longfellow au chapitre 10 et se remémore des poèmes de Paul Laurence Dunbar au chapitre 17. Au chapitre 13, Rachel et sa fille Mary chantent un negro-spiritual, chant religieux dont l'origine remonte aux esclaves. Il y avait des expressions américaines courantes, telles que raining like cats and dogs qui, traduites mot à mot, confondraient les lecteurs Français.

Sur mon site web, Brigitte a résolu certains de ces problèmes en renvoyant le lecteur à Wikipédia en français. Dans d'autres cas, elle a utilisé des expressions familières au lecteur Français. Aline Azoulay, la traductrice du roman, n'avait pas le luxe de renvoyer les lecteurs à Wikipédia. Je me demandais comment elle parviendrait à expliquer les évènements historiques et à traduire les expressions déroutantes.

Le Titre

Peu avant la sortie de mon roman, j'ai appris que son titre serait L'histoire très ordinaire de Rachel DuPree. Ça ne m'emballait pas outre-mesure. Le mot « ordinaire » semblait plutôt ennuyeux; toutefois, plus je pensais à ce titre et plus je l'aimais. Les pionniers Américains surmontaient couramment des épreuves qui, aujourd'hui, mettraient la plupart d'entre nous sur les genoux. L'histoire de Rachel, aussi personnelle qu'elle ait été pour elle, était commune à beaucoup de femmes de l'Ouest américain. Finalement, j'ai décidé que ce titre convenait. Il capturait l'essence de l'histoire d'une femme ordinaire appelée à prendre des décisions extraordinaires.

La Présentation

Il m'est impossible de décrire ce que j'ai ressenti lorsqu'un colis contenant plusieurs exemplaires de L'histoire très ordinaire de Rachel DuPree est arrivé à ma porte, ici au Texas. Je ne comprenais pas le texte en français, mais les mots sur la page semblaient élégants et gracieux. L'illustration de couverture était très jolie et le papier était agréable au toucher. J'étais ravie que DuPree n'ait pas d'accent. J'en ai fait suivre une copie à Brigitte, la traductrice de mon site, qui l'a lue, puis m'a envoyé ses commentaires.

Une annotation offrait la traduction littérale de Mrs Fills the Pipe. Une autre note expliquait que « Buffalo Soldiers » était le surnom donné aux régiments de soldats noirs avant l'intégration. Trudy, l'employée de maison, s'exprimait comme une bonne française de l'époque l'aurait fait, et la traduction du poème de Paul Laurence Dunbar était excellente. L'expression de John, le petit garçon de dix ans, « it was raining cats and dogs » (il pleuvait chats et chiens) était traduite par « il pleuvait comme vache qui pisse ».

L'édition française

Brigitte m'a dit qu'Aline Azoulay avait fait du bon travail. Elle avait su aller au-delà des mots sur la page. En dépit de nombreux challenges, elle avait capturé les nuances et l'esprit du roman. Il se peut que l'histoire de Rachel DuPree soit ordinaire, mais l'équipe de Belfond l'a rendue extraordinaire.

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